Vous êtes ici : Accueil du site > > Sciences et société > Evénements et références > Idées > METTRE LA SCIENCE EN CULTURE

Idées

METTRE LA SCIENCE EN CULTURE

par Christian Pariset, physicien, professeur d’université - université Blaise Pascal - Clermont Ferrand

Et si la notion de vulgarisation scientifique était désuète ? Quand on est aujourd’hui attentif aux mutations sociales et culturelles, on voit bien qu’il ne s’agit plus d’expliquer seulement « comment ça marche » ou d’apporter des réponses toutes faites, ou de fabriquer « des têtes bien pleines ». Les temps ont changé et les citoyens aussi. Il n’est plus question aujourd’hui de seulement « faire descendre » savoirs et connaissances mais d’aider plutôt à poser justement les questions pour rendre à chacun la liberté de construire ses propres réponses.
Il s’agit plus précisément de médiation — entre ceux qui font avancer les connaissances — les acteurs de la recherche et de ses applications — et les citoyens qui y sont confrontés.
Le chantier qui nous concerne, nous les artisans de la diffusion de la culture scientifique, est bien dorénavant d’insérer les sciences dans la culture, mais surtout de faciliter la réflexion et l’esprit critique nécessaires aux choix engageant l’avenir politique, social et économique. Ce vaste chantier consiste à abattre les cloisons étanches entre les milieux de l’éducation, de la recherche, de l’entreprise, du développement territorial… et les grandes questions de société qui interrogent les citoyens…

Le constat du fossé qui se creuse…

L’enfant dès son plus jeune âge est curieux, avide de découvrir son environnement. Il formule de grandes attentes vis-à-vis des sciences et des techniques : comment ça marche ? Pourquoi ça tourne ?
Au fil des années, on constate une évolution souvent irréversible : une minorité se passionne pour les sciences et recherche de l’information — via l’école, la presse, la TV — et une majorité s’en détourne et adopte une attitude passive quand ce n’est pas un rejet définitif : « je ne comprends pas, c’est trop compliqué ».
Plus tard, en qualité de citoyen, la majorité d’entre nous se trouve ainsi à la merci des amateurs de sensationnel à tout prix. Les médias dérivent de plus en plus dans ce sens : on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure et peu des fusées Ariane qui n’explosent pas ! Le citoyen peut ainsi être manipulé, on peut lui faire croire, craindre ou espérer n’importe quoi, la crise de la vache folle, les cultures transgéniques, le nucléaire, le choc de la naissance de la brebis Dolly … en sont des exemples.
Le constat est clair, un océan d’incompréhension sépare le citoyen du monde de la science et de la technologie. Le diagnostic ne date pas d’aujourd’hui et les causes sont souvent mises en débat.

Pourquoi une opposition science et culture ?

A-t-on besoin d’être musicien pour apprécier la musique ? Est-il nécessaire d’être écrivain pour développer une culture littéraire ? Certes non, pourquoi en serait-il autrement pour les sciences ? Avec une acuité d’autant plus prégnante pour celles-ci que les sciences et techniques imprègnent de plus en plus notre vie quotidienne, que nous avons besoin d’effectuer des choix et donc de poser nombre de questions.
Une origine souvent donnée à la désaffection des jeunes pour les sciences est la forme de l’enseignement.
L’enseignement des sciences dites « exactes » est en général très ambitieux et présenté sous des aspects conceptuels et théoriques. Ceci a pour effet de détacher rapidement de ces disciplines les jeunes qui n’ont pas la maturité ou la forme d’esprit adaptée. Est-ce pour autant qu’ils doivent être exclus ? Ne faudrait-il pas reprendre les bonnes « leçons de choses » des classes primaires d’antan, qui développaient les facultés d’observation et mettaient en œuvre les méthodes d’apprentissage. Le rôle de l’école ne serait-il pas de favoriser la curiosité et le plaisir de comprendre ?
Un autre handicap de l’enseignement scientifique est qu’il est depuis longtemps un outil de sélection, sélection tout au long de la scolarité, la fameuse sélection par l’échec !
Tout le système trouve sa légitimité dans les classes préparatoires aux concours d’accès aux « grandes écoles ». Par notre politique élitiste, nous avons tendance à négliger l’objectif culturel de notre système éducatif. C’est dommage et préjudiciable à plusieurs titres : monoculture des classes dirigeantes, confiscation des sciences par les spécialistes introduisant un complexe face aux experts et exclusion de la majorité des citoyens des grandes décisions collectives relatives aux enjeux de la science.
Les responsabilités ne relèvent pas uniquement de l’école bien entendu, et les relais médiatiques, en particulier, jouent également un rôle important. De nombreuses initiatives pour développer la culture scientifique sont prises depuis une quinzaine d’années. Favorisons le développement des expériences réussies !

Des initiatives et des pistes pour l’avenir

Avant toute chose, il serait bon de reconsidérer le problème dans sa globalité dans le cadre d’une volonté politique forte et en cherchant si nécessaire l’inspiration dans d’autres pays ou d’autres cultures.
Tout d’abord essayons de mieux accompagner l’enfant dans sa découverte du monde. Les méthodes expérimentales devraient être développées mais en les associant aux moyens actuels de communication, de façon à intégrer l’observation et la compréhension de l’environnement à la vie de tous les jours. Les supports multimédias ont évidemment un rôle important à jouer à condition de bien les utiliser en termes pédagogiques. Pourquoi ne pas imaginer une sensibilisation des parents et mieux, une activation de la culture acquise pendant leur scolarité afin de faciliter l’accompagnement de l’enfant dans ses découvertes et apporter des réponses aux questions « comment ça marche ? ». C’est en développant la curiosité et le plaisir que l’apprentissage à l’école aura plus de chances de succès.
Au niveau du primaire et du secondaire, il serait souhaitable que les programmes soient moins ambitieux et surtout plus appliqués : partir de l’observation pour aller au concept, bien expliquer l’objectif de la formation : acquérir des connaissances ou apprendre à apprendre ?
Au niveau des formations supérieures, faisons en sorte que l’université offre des formations originales, en particulier grâce à ses activités de recherche et devienne un lieu de rencontre et de culture tout au long de la vie : formations initiales et continues diplômantes, formations et conférences pour le plaisir. Rêvons qu’un jour l’étudiant choisisse les études universitaires et ne viennent plus — trop souvent comme aujourd’hui — par hasard et sans projet. Des idées fleurissent, des expériences sont menées ici ou là, il faut les encourager.
L’objectif principal doit être de former des citoyens ayant envie de s’impliquer, possédant des méthodes de travail et capables de s’adapter à un monde si rapidement changeant.
Il faudrait développer dans tous les enseignements scientifiques, une présentation historique de la discipline afin de faire comprendre l’évolution des idées, la capacité de remise en cause, l’humilité devant la connaissance, l’importance de la recherche et de ses applications technologiques.
Pour les non scientifiques, des cours d’épistémologie permettraient de sensibiliser à la démarche scientifique et de mieux appréhender les enjeux pour la société.
C’est une tâche essentielle, pour les scientifiques, de s’initier à l’art de communiquer, d’exposer avec clarté, simplicité, en termes compréhensibles, les acquis scientifiques à un grand public peu initié. C’est de plus en plus nécessaire et sans doute de plus en plus difficile en raison des progrès actuels. C’est aussi de leur devoir de faire face aux questionnements éthiques des citoyens, d’engager leur responsabilité de chercheurs au regard des mutations sociales.
L’objectif n’est pas de faire de tous les citoyens des scientifiques, mais il faut leur offrir la possibilité d’acquérir une connaissance des réalités de la science, de ses progrès et de ses applications. C’est indispensable pour permettre à tous d’acquérir un jugement sain sur les réalités d’aujourd’hui et les possibilités ou les risques de demain.
Il faut porter une attention particulière à la formation initiale, mais il est également nécessaire d’encourager les initiatives des différents médias. Au niveau de la télévision des émissions telles que « C’est pas sorcier », ou des séries de la 5 sont d’excellente qualité. Pourquoi ne pas imaginer aux heures de grande écoute du jeune public des dessins animés … racontant des histoires de savants, présentant l’actualité scientifique …

Des revues pour enfants pourraient faire une place plus grande à la découverte des sciences et des techniques. Cela existe, dans des revues spécialisées et c’est bien fait, mais encore faut-il qu’il y ait un public attiré par ces sujets.
Une autre médiation qui a connu des développements intéressants ces 20 dernières années passe par les centres de Culture Scientifique Technique et Industrielle telle que la maison départementale de l’Innovation ici à Clermont-Ferrand et à une toute autre échelle, la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette à Paris. Par de grandes expositions temporaires, des Bars des Sciences qui fédèrent des dizaines de chercheurs de disciplines différentes, des émissions de radio hebdomadaires, des animations et des initiatives locales comme « La Fête de la Science » ou les « Exposciences », la diffusion de la culture scientifique a fait de grands progrès.
À nous d’utiliser au mieux toutes ces ressources disponibles. Il est impérieux de cultiver notre curiosité, creuset de la créativité dont notre pays a tant besoin.
Oui, mettons la science en culture, il en va de notre avenir individuel et collectif.